Par Bensalhem | Expert en Ressources Naturelles et Géopolitique Énergétique
Introduction
Le lithium s’est imposé, en l’espace d’une décennie, comme l’un des minerais les plus stratégiques du XXIe siècle, indispensable à la fabrication des batteries des véhicules électriques et des systèmes de stockage d’énergie renouvelable. Si l’Afrique ne détient pas, contrairement à une idée reçue parfois relayée, la majorité des réserves mondiales de lithium — les données de l’USGS et de plusieurs observatoires spécialisés situent plutôt la part africaine des réserves mondiales identifiées autour de 5 à 6 %, loin derrière l’Australie, le Chili, l’Argentine ou la Bolivie —, le continent n’en occupe pas moins une position stratégique croissante et disproportionnée par rapport à son poids actuel, en raison de la concentration exceptionnelle de gisements de très haute qualité en République démocratique du Congo, au Mali, au Zimbabwe, en Namibie et au Ghana.
Cette rareté relative n’empêche pas une compétition internationale de plus en plus vive entre puissances occidentales et chinoises pour sécuriser l’accès à ces gisements, dans un contexte où la demande mondiale de lithium devrait presque sextupler entre 2022 et 2035 pour répondre aux objectifs climatiques affichés par de nombreux gouvernements. La Chine, déjà dominante dans le raffinage mondial du lithium et dans la fabrication des batteries, multiplie les investissements miniers directs sur le continent africain, tandis que les États-Unis, par le biais d’entreprises comme KoBold Metals — soutenue notamment par Bill Gates et Jeff Bezos — et de mécanismes de financement public comme la Development Finance Corporation, tentent de rattraper leur retard. Cette rivalité ravive, chez de nombreux observateurs africains et internationaux, la crainte d’une reproduction des schémas d’exploitation coloniale sous une forme technologique renouvelée.
Cet article examine successivement les fondamentaux du marché du lithium, les principaux gisements africains, les acteurs industriels en présence, la dimension géopolitique de la compétition sino-américaine, les impacts environnementaux de l’extraction, la tension entre développement local et exploitation extérieure, et les scénarios envisageables pour la période 2026-2030.
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1. Lithium 101 : pourquoi ce métal est devenu stratégique
Le lithium est un métal alcalin léger dont la propriété électrochimique — une capacité exceptionnelle à stocker et libérer de l’énergie — en fait l’élément central des batteries lithium-ion, aujourd’hui omniprésentes dans les véhicules électriques, les smartphones, les ordinateurs portables et, de manière croissante, dans les systèmes de stockage d’énergie associés aux installations solaires et éoliennes. La consommation mondiale de lithium, estimée à environ 92 000 tonnes en 2023, devrait atteindre 616 000 tonnes d’ici 2030 selon plusieurs projections sectorielles, portée par l’électrification rapide du parc automobile mondial et l’essor du stockage d’énergie renouvelable à grande échelle.
Cette explosion de la demande a fait naître des craintes de pénurie dès le milieu de la décennie 2020, certains analystes du secteur, comme Benchmark Mineral Intelligence, ayant averti dès 2023-2024 que les investissements en cours risquaient de ne pas suivre le rythme de la demande. Si le cabinet Wood Mackenzie estime aujourd’hui que le marché mondial du lithium devrait rester globalement approvisionné jusqu’en 2037 avant d’entrer en déficit structurel, cette perspective repose largement sur la mise en production effective de nouveaux gisements, notamment en Afrique, dont le potentiel reste très largement sous-exploité par rapport aux trois producteurs historiques que sont l’Australie, le Chili et la Chine, lesquels représentaient ensemble plus de 90 % de la production mondiale de 130 000 tonnes en 2022.
2. Les gisements africains majeurs : Congo, Mali, Zimbabwe et au-delà
Le gisement de Manono, situé dans la province du Tanganyika en République démocratique du Congo, constitue l’un des dépôts de lithium non exploités les plus importants au monde, avec des estimations de ressources variant, selon les études et les zones considérées, entre 120 et plus de 130 millions de tonnes de minerai. Ancien site d’exploitation d’étain et de coltan, Manono attire désormais une concurrence directe entre les groupes chinois Zijin Mining, qui a annoncé le lancement de la première production congolaise de lithium sur le bloc nord du gisement dès juin 2026, et l’entreprise américaine KoBold Metals, qui a acquis des droits d’exploration sur plus de 3 000, voire 5 000 kilomètres carrés de la ceinture cuprifère et lithinifère congolaise, tout en refusant pour l’instant d’avancer sur des blocs faisant l’objet de litiges de propriété persistants, notamment avec l’entreprise australienne AVZ Minerals.
Le Mali s’impose de son côté comme le deuxième producteur africain de lithium dès 2025, porté par la mise en production du gisement de Goulamina, l’un des plus vastes dépôts de spodumène au monde, exploité par le géant chinois Ganfeng Lithium après le rachat, en 2024, de la participation de 40 % détenue par l’australien Leo Lithium pour plus de 342 millions de dollars. Goulamina produit aujourd’hui environ 506 000 tonnes annuelles de concentré de spodumène, avec des projets d’expansion visant le million de tonnes par an. Le Zimbabwe demeure quant à lui le premier producteur africain de lithium en volume, porté par plusieurs mines majeures rachetées par des groupes chinois — Sinomine à Bikita, pour environ 180 millions de dollars, et Zhejiang Huayou Cobalt à Arcadia, pour environ 300 millions de dollars d’investissement supplémentaire —, tandis que le Ghana s’apprête à devenir producteur avec le projet Ewoyaa, développé par Atlantic Lithium, dont la mise en production est désormais attendue fin 2027.
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3. Les acteurs : Tesla, BYD, Volkswagen, Ganfeng (Chine)
En amont de la chaîne de valeur, les groupes miniers chinois occupent une position dominante en Afrique : Ganfeng Lithium au Mali, Zijin Mining et Huayou Cobalt en République démocratique du Congo et au Zimbabwe, Sinomine Resource au Zimbabwe également. Cette présence s’appuie sur des capacités de financement rapide, une tolérance plus élevée au risque politique et juridique — comme l’illustre la poursuite par Zijin de ses opérations sur un bloc de Manono en dépit de litiges de propriété non résolus — et une intégration verticale poussée avec l’industrie chinoise de raffinage et de fabrication de batteries, qui absorbe aujourd’hui environ 70 % des composés de lithium mondiaux pour son industrie domestique.
En aval, les grands constructeurs automobiles mondiaux — Tesla, le géant chinois BYD, devenu l’un des plus grands fabricants mondiaux de véhicules électriques, ou encore Volkswagen — ainsi que les fabricants de batteries comme le chinois CATL (Contemporary Amperex Technology), plus grand producteur mondial de batteries pour véhicules électriques, sécurisent leurs approvisionnements par le biais d’accords d’achat à long terme (offtake agreements) directement négociés avec les opérateurs miniers présents sur le continent africain, à l’image de l’accord conclu par CATL, via sa filiale CATH, pour l’achat de la moitié de la production du gisement de Manono. Face à cette dynamique, les acteurs occidentaux privilégient une approche différente, fondée moins sur la prise de participation directe dans les mines que sur des financements publics-privés structurés, des accords d’achat à long terme et une insistance accrue sur les standards de gouvernance et de conformité environnementale et sociale — une différence de méthode qui, selon plusieurs analystes, ralentit la vitesse de déploiement des investissements occidentaux par rapport à leurs homologues chinois.
4. La géopolitique : compétition entre les États-Unis et la Chine
La rivalité sino-américaine pour l’accès aux minerais critiques africains s’est nettement intensifiée depuis 2024-2025. Washington concentre ses efforts sur la République démocratique du Congo, la Zambie et la Guinée, s’appuyant sur des instruments tels que la Development Finance Corporation (DFC), qui a investi plus de 200 millions de dollars dans des projets miniers africains, ainsi que sur le Minerals Security Partnership, un cadre multilatéral rassemblant plusieurs pays occidentaux et alliés autour d’objectifs communs de diversification et de sécurisation des chaînes d’approvisionnement en minerais critiques.
Le corridor de Lobito, une liaison ferroviaire reliant les gisements de cuivre et de cobalt de la République démocratique du Congo et de la Zambie au port angolais de Benguela, constitue le projet phare de cette stratégie américaine, soutenu par un prêt de 553 millions de dollars de la DFC et présenté comme un contrepoids stratégique à la mainmise chinoise sur les routes d’exportation des minerais critiques africains. Ce projet reste toutefois confronté à des difficultés opérationnelles significatives : selon plusieurs témoignages recueillis par la presse spécialisée en 2026, la quantité de cuivre et de cobalt effectivement acheminée par cette voie ferrée demeure marginale comparée aux flux empruntant encore les routes routières traditionnelles, largement contrôlées par des opérateurs chinois, y compris pour l’acheminement de minerais extraits par des entreprises américaines elles-mêmes, comme l’illustre le paradoxe du projet de KoBold à Manono, dont les minerais pourraient in fine devoir transiter par une route construite par une entreprise d’État chinoise faute d’alternative crédible à court terme.
La Chine conserve par ailleurs un avantage structurel déterminant : elle assure aujourd’hui entre 85 et 90 % du raffinage et de la transformation mondiale des éléments de terres rares et occupe une position quasi monopolistique dans le raffinage du lithium et la fabrication de précurseurs de batteries, ce qui signifie que même les minerais extraits par des entreprises non chinoises doivent, dans bien des cas, transiter par des installations de transformation chinoises avant d’intégrer les chaînes de valeur mondiales des batteries — une dépendance qui limite structurellement la portée des efforts occidentaux de diversification, du moins à court et moyen terme.
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5. Extraction et impacts environnementaux
L’extraction du lithium sur le continent africain repose très majoritairement sur des gisements de pegmatites en roche dure — à la différence des salars sud-américains, exploités par évaporation de saumures —, une méthode qui implique des opérations minières classiques à ciel ouvert ou souterraines, avec des impacts environnementaux et sociaux spécifiques : consommation d’eau significative pour le traitement du minerai, production de résidus miniers (tailings) nécessitant une gestion rigoureuse pour éviter la contamination des sols et des cours d’eau, déforestation et perturbation des écosystèmes locaux, ainsi que des risques de pollution de l’air liés à la poussière générée par les opérations d’extraction et de concassage.
L’organisation Global Witness, dans une enquête consacrée à trois gisements émergents au Zimbabwe, en Namibie et en République démocratique du Congo, a mis en évidence des risques significatifs de corruption et de gouvernance déficiente associés à la ruée actuelle vers le lithium africain, alertant sur le fait que l’exploitation de ces ressources, loin de garantir une « transition énergétique juste », risque de reproduire des schémas historiques d’extraction peu bénéfiques pour les populations locales. Ces préoccupations rejoignent des critiques plus larges déjà documentées de longue date dans le secteur minier africain, notamment autour de l’exploitation du cobalt congolais, où les conditions de travail dans les sites d’extraction artisanale et à petite échelle demeurent régulièrement dénoncées par les organisations de défense des droits humains.
6. Développement local face à l’exploitation extérieure
Face à ces risques, plusieurs gouvernements africains ont engagé des réformes visant à capter une part plus importante de la valeur ajoutée générée par leurs ressources en lithium. Le Mali, le Ghana et le Zimbabwe ont ainsi introduit des exigences de participation étatique obligatoire dans les projets d’exploitation, tandis que plusieurs pays cherchent explicitement à limiter les exportations de minerai brut au profit d’un raffinage local : le Maroc développe des capacités de raffinage chimique du lithium de qualité batterie, le Zimbabwe investit environ 450 millions de dollars dans une raffinerie au parc industriel de Mapinga, et des groupes chinois ont également construit des usines de transformation sur place, comme les installations de Sinomine à Bikita et de Huayou à Arcadia, produisant du sulfate de lithium plutôt que du simple concentré de spodumène brut.
Ces initiatives de « beneficiation » locale — la transformation des matières premières sur le territoire même de leur extraction — restent toutefois embryonnaires par rapport à l’ampleur des investissements nécessaires : selon certaines estimations sectorielles, l’Afrique aurait besoin de plusieurs centaines de milliards de dollars d’investissements cumulés d’ici 2028 pour répondre à la demande mondiale projetée, un niveau de financement qui dépasse largement les capacités budgétaires propres des États africains concernés et qui les rend structurellement dépendants des capitaux étrangers, qu’ils soient chinois, occidentaux ou, de manière croissante, issus d’autres puissances émergentes comme l’Inde, dont plusieurs entreprises se positionnent également sur les actifs miniers congolais.
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7. Scénarios 2026-2030 : prix, contrôle, équité
Scénario de diversification progressive. La montée en puissance simultanée de plusieurs gisements majeurs — Manono en République démocratique du Congo, Goulamina au Mali, Ewoyaa au Ghana, ainsi que l’expansion des capacités existantes au Zimbabwe — pourrait permettre à l’Afrique de multiplier par cinq sa production de lithium d’ici 2030 selon certaines projections, la faisant passer d’une contribution marginale à une part significative, bien que probablement encore minoritaire, de l’approvisionnement mondial. Ce scénario suppose toutefois la résolution des multiples différends juridiques et de gouvernance qui continuent d’entourer plusieurs projets clés, à commencer par Manono.
Scénario de consolidation chinoise persistante. La rapidité d’exécution des opérateurs chinois, leur tolérance plus élevée au risque juridique et politique, ainsi que leur intégration verticale avec l’industrie de raffinage et de fabrication de batteries, pourraient continuer à leur assurer un avantage structurel décisif sur leurs concurrents occidentaux, en dépit des efforts accrus de Washington. Le paradoxe illustré par le corridor de Lobito — un investissement américain majeur dont l’utilisation effective reste, à ce jour, largement inférieure aux routes commerciales dominées par des opérateurs chinois — illustre les limites persistantes de la stratégie occidentale de diversification.
Scénario de volatilité des prix. Les cours mondiaux du lithium ont connu une volatilité considérable au cours des dernières années, alternant entre craintes de pénurie et périodes de surabondance liées à la mise en production simultanée de nombreux projets à l’échelle mondiale. L’entrée en production de nouveaux gisements africains à bas coût — les coûts de production africains, estimés entre 250 et 650 dollars par tonne de concentré de spodumène, restent compétitifs par rapport à la référence mondiale australienne d’environ 800 dollars par tonne — pourrait exercer une pression baissière supplémentaire sur les prix mondiaux à moyen terme, avec des conséquences potentiellement déstabilisantes pour la rentabilité de certains projets, y compris africains, si la demande mondiale venait à croître moins rapidement que prévu.
Scénario d’équité renforcée. Une application plus systématique des exigences de participation étatique, de transformation locale et de conformité environnementale et sociale, portée à la fois par certains gouvernements africains et par la pression croissante des marchés financiers et des consommateurs occidentaux en matière de traçabilité des chaînes d’approvisionnement, pourrait permettre au continent de capter une part plus substantielle de la valeur ajoutée générée par ses ressources en lithium, sans que ce scénario soit aujourd’hui considéré comme acquis par la majorité des observateurs du secteur.
8. Conclusion
Le lithium africain occupe, en 2026, une position paradoxale dans la géopolitique mondiale des ressources : le continent ne détient qu’une fraction relativement modeste des réserves mondiales identifiées — de l’ordre de 5 à 6 % selon les données disponibles, loin des chiffres parfois avancés dans le débat public —, mais concentre néanmoins plusieurs des gisements les plus prometteurs et les moins coûteux à exploiter au monde, ce qui en fait un terrain de compétition stratégique de premier plan entre la Chine, solidement installée depuis plusieurs années, et les États-Unis, qui tentent d’y rattraper leur retard par des moyens financiers et diplomatiques considérables mais dont l’efficacité reste, à ce jour, inégale.
Pour les pays africains concernés — République démocratique du Congo, Mali, Zimbabwe, Ghana, Namibie en tête —, l’enjeu central des prochaines années ne se limite pas à attirer des capitaux étrangers supplémentaires, mais bien à transformer cette ruée vers le lithium en un véritable levier de développement industriel local, par le renforcement de la transformation sur place, une gouvernance plus rigoureuse des contrats miniers, et une répartition plus équitable de la valeur ajoutée générée. Sans ces conditions, le risque documenté par plusieurs organisations de la société civile demeure réel : que la transition énergétique mondiale, présentée comme vertueuse dans les pays consommateurs, reproduise sur le continent africain des logiques d’extraction déjà connues, sous une forme technologique renouvelée plutôt que fondamentalement transformée.
Sources
- U.S. Geological Survey (USGS) — Mineral Commodity Summaries, données sur les réserves mondiales de lithium
- Banque mondiale — rapports sur les minerais critiques et la transition énergétique en Afrique
- African Energy Chamber — State of African Energy 2026 Outlook
- Global Witness — « The Lithium Rush in Africa », enquête sur la gouvernance des projets miniers
- Stimson Center — « Competing for Africa’s Resources: How the US and China Invest in Critical Minerals »
- Reuters, Kitco News, Modern Diplomacy — couverture de la compétition USA-Chine pour les minerais africains (février 2026)
- Rest of World — enquête sur le corridor ferroviaire de Lobito
- African Green Minerals Observatory, Mines Repository (Colorado School of Mines) — données sur les gisements africains
- Investing News Network, Mining Review, Prospect Intel — profils des principales mines de lithium africaines
- Banque africaine de développement — fiche factuelle sur le lithium critique
- African Mining Week — projections sur les besoins d’investissement (276 milliards de dollars d’ici 2028)
Article rédigé dans le cadre de la ligne éditoriale géopolitique d’Empire-Aide.com — dernière mise à jour : 9 juillet 2026.

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