Par Bensalhem Eugene Roi | Analyse géopolitique
Introduction
En l’espace de deux ans, les BRICS sont passés de cinq à onze membres à part entière, intégrant l’Égypte, l’Éthiopie, l’Iran, les Émirats arabes unis et l’Indonésie entre janvier 2024 et janvier 2025, avant que l’Arabie saoudite ne rejoigne le bloc — un statut dont la formalisation complète demeure toutefois disputée selon les sources, certaines évoquant une adhésion pleine en juillet 2025, d’autres soulignant que Riyad continue de participer aux réunions en simple observateur début 2026. Cette expansion rapide a transformé un groupe informel de puissances émergentes en un bloc revendiquant, selon plusieurs analyses économiques, près de 49,5 % de la population mondiale, environ 40 % du PIB mondial et environ 26 % du commerce international.
Ce poids démographique et économique soulève une question de plus en plus posée dans les cercles diplomatiques : les BRICS peuvent-ils, à terme, remplacer le G7 comme centre de gravité de la gouvernance économique mondiale ? Cet article examine le rôle de la Nouvelle Banque de développement, les tentatives de contournement du dollar, le débat sur une éventuelle monnaie commune, les profils des principaux membres du bloc, et les limites structurelles qui continuent de séparer les BRICS d’une véritable capacité à supplanter le G7.
1. La Nouvelle Banque de développement (NDB) : une alternative encore modeste
Créée lors du sommet des BRICS de 2012 après plusieurs critiques adressées au FMI et à la Banque mondiale, la Nouvelle Banque de développement (New Development Bank, NDB) devient opérationnelle en juillet 2014, avec un capital autorisé de 100 milliards de dollars mis en commun par les membres fondateurs. Basée à Shanghai, avec des bureaux régionaux à Johannesburg, São Paulo, Moscou et bientôt au Caire, la NDB s’est fixé pour objectif de porter à 30 % la part de ses prêts accordés en monnaies locales plutôt qu’en dollars — un objectif rappelé lors de la Déclaration de Rio, qui a également salué la création d’une bourse céréalière commune aux BRICS.
Malgré ces avancées institutionnelles, la NDB reste d’une taille très modeste comparée aux institutions de Bretton Woods : son capital autorisé équivaut à une fraction de celui de la Banque mondiale, et sa capacité de financement annuel demeure largement inférieure à celle du FMI ou même de la Banque asiatique d’investissement pour les infrastructures. Plusieurs analystes soulignent que la NDB fonctionne davantage comme un complément que comme un substitut aux institutions occidentales, les pays membres continuant de recourir massivement au FMI et à la Banque mondiale pour leurs besoins de financement les plus importants.
2. Le dollar face aux BRICS : recul progressif, pas effondrement
La part du dollar dans les réserves de change mondiales est passée d’environ 73 % en 2001 à environ 54 % en 2025, un recul partiellement attribué aux initiatives de dédollarisation portées par les BRICS. Environ 65 % des échanges commerciaux entre pays membres du bloc s’effectueraient désormais en monnaies locales plutôt qu’en dollars, selon plusieurs analyses économiques récentes. Cette tendance s’accompagne du développement d’infrastructures de paiement alternatives : le système chinois CIPS (Cross-Border Interbank Payment System), la plateforme multi-monnaies numériques de banques centrales mBridge — à laquelle l’Arabie saoudite a adhéré dès 2024 —, et un projet encore plus ambitieux, BRICS Pay, une plateforme de paiement de détail et commerciale actuellement en phase pilote.
Lors de la réunion ministérielle de New Delhi en mai 2026, la Banque de réserve de l’Inde a proposé de relier entre elles les monnaies numériques de banque centrale (CBDC) des pays membres, l’Inde offrant sa propre plateforme UPI comme référence pour ce système, qui privilégie explicitement le règlement en monnaies locales bilatérales plutôt qu’une monnaie commune unique — une option jugée politiquement trop clivante. Ce recul du dollar reste néanmoins progressif et partiel : la devise américaine demeure très largement dominante dans le commerce international, la facturation pétrolière et les réserves de change mondiales, et rien n’indique à ce stade un basculement rapide vers un système alternatif pleinement opérationnel à l’échelle mondiale.
3. Une monnaie commune BRICS : un projet abandonné plutôt qu’en construction
Contrairement à une idée reçue largement répandue, l’idée d’une monnaie commune unique aux BRICS — parfois évoquée comme concurrente directe du dollar — a été explicitement écartée par le Brésil dès février 2025, l’un des pays les plus influents du bloc ayant jugé le projet politiquement et techniquement irréaliste à court et moyen terme. Le yuan chinois reste, dans les faits, la monnaie la plus utilisée dans les échanges intra-BRICS après les monnaies nationales respectives, en raison du poids économique disproportionné de la Chine au sein du bloc, mais aucun mécanisme de monnaie commune de type euro n’est aujourd’hui à l’étude de manière sérieuse. La stratégie privilégiée reste celle, plus pragmatique, du règlement en monnaies locales bilatérales et du développement d’infrastructures de paiement interopérables — une approche jugée plus réaliste compte tenu des divergences économiques et politiques profondes entre les onze membres du bloc.
4. Profils des membres clés
Russie. Membre fondateur, la Russie a considérablement renforcé son investissement diplomatique dans les BRICS depuis le déclenchement de la guerre en Ukraine en 2022, cherchant dans le bloc un espace de légitimité internationale et de contournement des sanctions occidentales. Moscou a présidé le sommet de Kazan en octobre 2024, qui a acté l’admission des cinq nouveaux membres et créé le statut de « pays partenaire ».
Inde. Puissance démographique et économique majeure du bloc, l’Inde préside les BRICS en 2026 et pousse activement l’agenda d’interopérabilité des paiements numériques, tout en maintenant une posture d’équilibriste : New Delhi cultive simultanément sa participation aux BRICS et son partenariat stratégique avec les États-Unis dans le cadre du Quad, une position qui limite structurellement la capacité du bloc à se présenter comme un front anti-occidental unifié.
Brésil. Sous la présidence de Lula, le Brésil a porté plusieurs initiatives concrètes lors du sommet de Rio, dont la bourse céréalière des BRICS, tout en rejetant explicitement l’idée d’une monnaie commune, illustrant la ligne pragmatique et modérée que Brasília cherche à imposer face aux positions plus ouvertement anti-occidentales de la Russie et de l’Iran.
Afrique du Sud. Membre depuis 2010, l’Afrique du Sud milite activement, par la voix de son ministre Ronald Lamola, pour une représentation africaine élargie au sein du bloc, plaidant notamment pour l’intégration du Nigeria et de l’Angola lors des prochaines vagues d’expansion.
Arabie saoudite. Cas le plus ambigu du bloc : invitée en 2023, elle continue en 2026 de participer aux réunions BRICS sous un statut d’observateur plutôt que de membre pleinement confirmé selon plusieurs analyses récentes, tout en ayant rejoint dès 2024 la plateforme de paiement mBridge. Cette position d’entre-deux reflète la stratégie plus large de Riyad, qui cherche à diversifier ses partenariats internationaux sans rompre ses liens économiques et sécuritaires historiques avec Washington.
Iran. Membre à part entière depuis janvier 2024, l’Iran voit dans les BRICS un espace diplomatique précieux pour contourner son isolement international, particulièrement accentué depuis la guerre qui l’a opposé à Israël et aux États-Unis en 2026, documentée dans notre analyse consacrée à ce conflit.
Égypte et Éthiopie. Ces deux pays, également membres depuis janvier 2024, renforcent la représentation africaine du bloc aux côtés de l’Afrique du Sud, l’Égypte accueillant par ailleurs un futur bureau régional de la Nouvelle Banque de développement au Caire — un signal de l’importance stratégique accordée par les BRICS au continent africain dans leur expansion future.
5. BRICS contre G7 : le rapport de force économique
Selon plusieurs analyses économiques, les BRICS dépasseraient aujourd’hui le G7 en parité de pouvoir d’achat — environ 56 000 milliards de dollars de PIB PPA contre environ 45 000 milliards de dollars de PIB nominal pour le G7 — ainsi qu’en poids démographique, avec environ 45 % de la population mondiale contre environ 10 % pour les pays du G7. L’entrée de l’Arabie saoudite et des Émirats arabes unis confère par ailleurs au bloc un contrôle direct sur environ 40 % de la production mondiale de pétrole brut, un levier énergétique considérable dans les négociations économiques et géopolitiques internationales.
Cette comparaison brute en parité de pouvoir d’achat surestime toutefois la cohésion réelle du bloc : contrairement au G7, dont les membres partagent des systèmes politiques, des alliances militaires et des valeurs économiques largement convergentes, les BRICS rassemblent des régimes politiques radicalement différents — démocraties (Inde, Brésil, Afrique du Sud), régime autoritaire de parti unique (Chine), théocratie (Iran), monarchies (Arabie saoudite, Émirats) —, aux intérêts économiques et géopolitiques parfois directement concurrents, notamment entre l’Inde et la Chine, dont les tensions frontalières et la rivalité stratégique régionale demeurent vives.
Cette hétérogénéité se traduit concrètement dans la prise de décision collective : contrairement au G7, qui fonctionne sur la base d’un consensus relativement aisé entre démocraties occidentales aux intérêts largement alignés depuis des décennies, les BRICS doivent composer avec des lignes de fracture internes régulièrement documentées lors de leurs sommets — divergences entre la Russie et l’Iran, plus enclins à une confrontation ouverte avec l’Occident, et l’Inde, le Brésil ou les Émirats arabes unis, qui privilégient une posture de non-alignement pragmatique préservant leurs relations économiques avec les États-Unis et l’Europe. Cette dynamique explique pourquoi les déclarations finales des sommets BRICS successifs restent généralement formulées en termes relativement consensuels et prudents, évitant les prises de position les plus clivantes plutôt que d’afficher une doctrine géopolitique unifiée comparable à celle que peut, dans une certaine mesure, projeter le G7.
6. Face au G7 : la réponse occidentale au défi BRICS
Selon une analyse publiée en mai 2026, Washington, Bruxelles et Londres auraient, à ce stade, largement abandonné l’espoir de voir les BRICS se désintégrer, privilégiant désormais une stratégie de compétition directe sur le terrain des infrastructures plutôt que de tentative d’endiguement pur. Le Partenariat pour les infrastructures et l’investissement mondiaux (PGII), alternative du G7 aux Nouvelles routes de la soie chinoises, aurait ainsi approuvé environ 40 milliards de dollars de financements engagés pour des projets en Afrique, au Moyen-Orient et en Asie d’ici la mi-2026, tandis que le programme européen Global Gateway aurait mobilisé environ 150 milliards de dollars de promesses d’investissement — des montants qui, selon la plupart des analystes, ne rivalisent toujours pas avec la rapidité et la flexibilité des financements bancaires publics chinois, mais qui traduisent une prise de conscience occidentale de la nécessité de proposer une alternative crédible plutôt que de simplement dénoncer l’influence croissante du bloc BRICS.
Conclusion
Les BRICS ne remplaceront vraisemblablement pas le G7 dans un avenir proche, du moins pas au sens d’une prise de contrôle institutionnelle directe de la gouvernance économique mondiale : la Nouvelle Banque de développement reste d’une taille modeste face aux institutions de Bretton Woods, la monnaie commune a été explicitement écartée, et les divergences politiques et stratégiques profondes entre les onze membres du bloc — de l’Inde alliée du Quad à l’Iran isolé internationalement, en passant par une Arabie saoudite au statut toujours ambigu — limitent structurellement sa capacité à agir comme un front unifié face à l’Occident. Ce que les BRICS accomplissent en revanche, de manière progressive mais tangible, c’est l’érosion lente de la centralité exclusive du dollar et des institutions occidentales dans le financement du développement mondial, offrant aux pays du Sud global une diversification réelle de leurs partenariats économiques — sans que cette diversification ne se traduise, à ce stade, par un basculement complet vers un ordre économique alternatif pleinement structuré.
Sources
- Watcher.Guru — « BRICS Expansion in 2026: Which Countries Want to Join as Summit Approaches »
- EBC Financial Group — « Which Countries Want to Join BRICS? Updated List (2026) »
- Britannica — « BRICS: Members, History, Name Origin, Proposed Currency, & Facts »
- Rio Times — « BRICS 2026: Complete Guide »
- Investing News Network — « How Would a New BRICS Currency Affect the US Dollar? »
- The Middle East Insider — « BRICS Expansion 2026: How Egypt, UAE, Saudi, and Iran Are Reshaping Global Power »
- Site officiel BRICS (brics2026.gov.in) — « About Us »
- InfoBRICS — « BRICS Expansion in 2026: ‘We Want More African Nations in BRICS!’ »
- Informed Clearly — « BRICS Expansion Explained: How 2025-2026 Growth Challenges Western Dominance »
Article rédigé dans le cadre de la ligne éditoriale géopolitique d’Empire-Aide.com — dernière mise à jour : 19 juillet 2026.

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