Par Bensalhem | Expert en Soft Power et Diplomatie Économique Chinoise
Introduction
La Chine n’a pas de sélection masculine qualifiée pour la Coupe du monde 2026 — une sixième absence consécutive du tournoi depuis son unique participation en 2002. Et pourtant, rarement l’influence chinoise n’aura été aussi visible autour d’un événement sportif planétaire dont elle est totalement absente sur le terrain. Trois entreprises chinoises figurent parmi les partenaires commerciaux officiels de la FIFA — Lenovo, Hisense et Mengniu Dairy —, pour un investissement cumulé dépassant les 500 millions de dollars, tandis que des dizaines d’autres marques chinoises déploient des stratégies marketing alternatives, des sponsorings de joueurs vedettes aux droits de diffusion numériques. Cette présence commerciale et technologique massive, en dépit de l’absence sportive, illustre une dimension plus large et moins visible de la stratégie chinoise de puissance douce : celle qui, depuis des décennies, utilise le football et les infrastructures sportives comme vecteurs de diplomatie économique, en particulier en Afrique, où la Chine a construit ou rénové plus d’une centaine de stades dans le cadre de ce que les chercheurs appellent la « diplomatie des stades ».
Cet article examine le concept de soft power appliqué au cas chinois, la stratégie spécifique déployée par Pékin autour de la Coupe du monde 2026, le rôle de l’initiative Belt and Road (les Nouvelles routes de la soie) dans les investissements sportifs à l’étranger, les projets d’infrastructures et de stades financés par la Chine, sa diplomatie culturelle plus large, et une comparaison avec les stratégies de soft power déployées par d’autres puissances dans le domaine sportif.
1. Le concept de soft power et son application chinoise
Le concept de « soft power », théorisé par le politologue américain Joseph Nye dans les années 1990, désigne la capacité d’un État à influencer les préférences et comportements d’autres acteurs internationaux par l’attraction et la persuasion plutôt que par la coercition ou l’incitation financière directe — par contraste avec le « hard power » militaire ou économique coercitif. La Chine a fait du sport, et singulièrement du football, l’un des vecteurs privilégiés de cette stratégie d’influence depuis plusieurs décennies, avec un objectif double : projeter une image de partenaire bienveillant et non menaçant auprès des pays en développement, tout en consolidant des relations économiques et diplomatiques structurantes, notamment autour de l’accès aux ressources naturelles et du soutien au principe d’une seule Chine face à Taïwan.
Cette stratégie s’inscrit, depuis 2013, dans le cadre plus large de l’initiative Belt and Road (les Nouvelles routes de la soie), à travers laquelle Pékin a signé plus de 1 300 accords en Afrique entre 2000 et 2023, pour une valeur cumulée dépassant les 180 milliards de dollars, couvrant des secteurs aussi variés que les infrastructures de transport, l’énergie, les télécommunications et, de manière plus symbolique mais politiquement significative, les infrastructures sportives.
2. La stratégie chinoise autour de la Coupe du monde 2026
En l’absence de son équipe nationale masculine, la Chine a redéployé sa présence autour du Mondial 2026 vers une stratégie commerciale et technologique assumée. Trois entreprises chinoises demeurent partenaires officiels de la FIFA pour le cycle 2023-2026 : Lenovo, en tant que partenaire technologique officiel du tournoi, fournissant plus de 17 000 appareils et déployant plus de 350 ingénieurs sur l’ensemble des seize sites du tournoi, ainsi qu’une plateforme d’intelligence artificielle générative baptisée Football AI Pro, mise à disposition des 48 équipes participantes ; Hisense, fournisseur des écrans utilisés pour l’assistance vidéo à l’arbitrage (VAR) et sponsor de longue date du tournoi depuis 2018 ; et Mengniu Dairy, deuxième groupe laitier chinois, partenaire de la FIFA depuis 2018 également.
Ce nombre de trois partenaires officiels marque toutefois un net recul par rapport à 2018, où sept entreprises chinoises étaient sponsors officiels de la FIFA, faisant alors de la Chine le premier pays contributeur en nombre de sponsors, devant les États-Unis eux-mêmes. Selon une analyse du groupe financier chinois Hua Chuang Securities, l’investissement cumulé des trois sponsors chinois actuels a chuté d’environ 64 % par rapport au cycle 2022, plaçant néanmoins la Chine au deuxième rang mondial des pays contributeurs, derrière les seuls États-Unis. Ce recul du nombre de sponsors officiels ne traduit toutefois pas un désintérêt des entreprises chinoises pour l’événement, mais plutôt une réorientation stratégique vers des formats moins coûteux et plus ciblés : accords individuels avec des sélections nationales ou des joueurs vedettes — le fabricant chinois de robotique domestique Dreame Technology a ainsi recruté l’international portugais Cristiano Ronaldo comme ambassadeur mondial de la marque —, licences de produits dérivés, publicités lors des nouvelles pauses d’hydratation introduites par la FIFA, et intégration de figures culturelles chinoises comme la poupée Labubu du groupe Pop Mart, devenue la première propriété intellectuelle chinoise originale jamais invitée à une cérémonie d’ouverture de Coupe du monde.
Sur le plan industriel, la Chine demeure par ailleurs le principal fournisseur mondial de produits dérivés liés à l’événement : selon l’association du secteur des articles de sport de Yiwu, les fabricants chinois assuraient environ 70 % de l’approvisionnement mondial en produits dérivés lors de l’édition 2022 au Qatar, une position que les données douanières de 2026 suggèrent globalement maintenue, la ville de Yiwu ayant exporté pour environ 418,5 millions de dollars de biens et équipements sportifs au premier trimestre 2026, en hausse de 12 % sur un an.
3. L’initiative Belt and Road et la diplomatie des stades
Bien plus ancienne que la stratégie commerciale déployée autour du Mondial 2026, la « diplomatie des stades » chinoise constitue le socle historique du soft power sportif de Pékin, en particulier sur le continent africain. Cette pratique, qui consiste à financer et construire des stades et infrastructures sportives dans des pays partenaires, remonte à 1958 avec le financement du Stade national de Mongolie, mais s’est considérablement développée à partir des années 1980 et 1990, avant de connaître une nouvelle accélération dans le cadre de l’initiative Belt and Road lancée en 2013.
Selon le quotidien officiel chinois Global Times, la Chine a participé à la construction ou à la rénovation de plus de 90 stades dans près de 40 pays africains depuis les années 1960. Ces infrastructures ont fréquemment été offertes à titre de don ou financées par des prêts concessionnels à taux préférentiels, dans un modèle qui associe étroitement l’aide au développement, l’ouverture de débouchés pour les entreprises chinoises de construction, et la consolidation de relations diplomatiques structurantes — en particulier le soutien au principe d’une seule Chine face à Taïwan et l’accès privilégié aux ressources naturelles des pays partenaires. Le stade Laurent Pokou en Côte d’Ivoire, financé par la Banque industrielle et commerciale de Chine pour environ 107,5 millions de dollars, ou le Stade olympique d’Ébimpé, construit pour la Coupe d’Afrique des nations 2023 pour environ 330 millions de dollars sous la supervision du groupe China Beijing Construction Engineering Group, illustrent l’ampleur de ces investissements récents.
À l’approche de 2026-2027, cette dynamique se poursuit avec un investissement particulièrement marquant en Afrique de l’Est : le Talanta Sports City à Nairobi, au Kenya, un stade de 60 000 places confié à l’entreprise China Road and Bridge Corporation, conçu pour accueillir les cérémonies et matchs phares du Championnat d’Afrique des nations 2024 puis de la Coupe d’Afrique des nations 2027, coorganisée par le Kenya, l’Ouganda et la Tanzanie. Quatre des cinq stades officiels du CHAN 2024 portent ainsi une empreinte chinoise directe, un « test grandeur nature » avant l’échéance de 2027 selon plusieurs analystes du secteur, qui s’inscrit dans un maillage plus large d’infrastructures chinoises en Afrique de l’Est — chemins de fer, ports, réseaux énergétiques et numériques — dont les stades demeurent l’élément le plus visible symboliquement, bien que financièrement marginal par rapport à l’ensemble des investissements du corridor est-africain.
4. Les investissements dans les stades et infrastructures : un bilan contrasté
Au-delà de sa dimension symbolique, la diplomatie des stades chinoise fait l’objet d’appréciations contrastées parmi les chercheurs et observateurs. Ses défenseurs soulignent qu’elle fournit aux pays bénéficiaires des infrastructures sportives modernes qu’ils n’auraient souvent pas les moyens de financer par leurs propres ressources budgétaires, tout en générant des retombées diplomatiques et commerciales mutuellement bénéfiques pour les deux parties — accès aux marchés d’exportation, ouverture de débouchés pour les entreprises locales de sous-traitance, formation technique des ouvriers locaux dans certains cas.
Ses critiques, en revanche, pointent le risque de dépendance politique et financière qu’elle engendre pour les pays bénéficiaires, ainsi que la dimension parfois disproportionnée de ces investissements symboliques par rapport aux besoins de développement plus fondamentaux des populations concernées — écoles, hôpitaux, infrastructures d’eau et d’assainissement notamment. Plusieurs chercheurs relèvent également que l’influence chinoise ne se limite pas à la seule dimension matérielle des infrastructures construites : en Namibie, en Tanzanie et au Zimbabwe, des instructeurs chinois participent directement à des collèges militaires financés par Pékin, tandis qu’en Tunisie, la Chine a construit et contribué à faire fonctionner l’Académie diplomatique internationale de Tunis, une dimension que certains chercheurs qualifient de volet « logiciel » (software) de l’influence chinoise, par opposition au volet strictement matériel des infrastructures physiques.
Un modèle de financement plus récent, le partenariat public-privé (PPP), commence par ailleurs à se substituer progressivement aux prêts concessionnels traditionnels dans certains projets, à mesure que les autorités chinoises cherchent à réduire les risques financiers et politiques associés aux prêts souverains directs, tout en continuant à alimenter la demande pour les entreprises chinoises de construction et d’ingénierie, qui ont développé des capacités considérables sur le continent africain au fil des décennies.
5. La diplomatie culturelle chinoise au-delà du football
La stratégie chinoise de soft power sportif s’inscrit dans une palette plus large d’outils de diplomatie culturelle et publique, incluant notamment les instituts Confucius, les programmes de bourses gouvernementales pour étudiants étrangers, et divers échanges culturels et sportifs bilatéraux. Cette approche, qualifiée par certains chercheurs de diplomatie « de personne à personne » (people-to-people), vise à construire une image positive et non menaçante de la Chine, en particulier dans les pays du Sud global, en complément des instruments plus classiques de la diplomatie économique et des investissements d’infrastructure.
L’apparition de la poupée Labubu, propriété intellectuelle du groupe chinois Pop Mart, lors de la cérémonie d’ouverture de la Coupe du monde 2026, illustre cette dimension d’exportation culturelle plus douce et moins institutionnelle que la diplomatie des stades traditionnelle, portée non plus par l’État chinois directement mais par des entreprises privées cherchant à conjuguer expansion commerciale et projection d’une image culturelle chinoise contemporaine et attractive à l’échelle mondiale. De la même manière, l’enthousiasme des médias chinois autour de la qualification historique du Cap-Vert pour sa première phase finale de Coupe du monde — un pays où la Chine a notamment contribué à la construction d’infrastructures sportives — a été présenté par la presse officielle chinoise comme une illustration supplémentaire des retombées diplomatiques de cette stratégie de long terme.
6. Comparaison avec d’autres acteurs du soft power sportif
La Chine n’est pas la seule puissance à investir dans le sport comme vecteur d’influence internationale. L’Arabie saoudite a considérablement intensifié ses propres investissements sportifs ces dernières années, notamment via le Fonds saoudien pour le développement, qui a annoncé conjointement avec la FIFA en 2025 un programme de soutien au développement des stades et infrastructures dans les pays en développement, dans une démarche que plusieurs observateurs rapprochent explicitement de la diplomatie des stades chinoise, tout en s’appuyant sur des ressources financières directement liées à la rente pétrolière plutôt que sur des prêts concessionnels liés à des contrats de construction.
Les États-Unis, de leur côté, demeurent le premier pays contributeur en valeur au sein du programme commercial de la FIFA pour le cycle 2023-2026 — devant la Chine, reléguée au second rang —, mais leur stratégie d’influence sportive reste structurée différemment, reposant davantage sur la puissance de leurs ligues professionnelles et de leurs marques de consommation mondialement établies que sur une politique étatique coordonnée de construction d’infrastructures à l’étranger comparable à l’initiative Belt and Road chinoise. Le Qatar, hôte de l’édition 2022, avait pour sa part investi massivement dans la construction de stades sur son propre territoire plutôt qu’à l’étranger, une approche de soft power davantage tournée vers l’accueil d’événements que vers l’exportation d’infrastructures. Cette diversité de modèles illustre la centralité croissante du sport, et singulièrement du football, comme terrain de compétition d’influence entre puissances établies et émergentes, bien au-delà de la seule dimension sportive des compétitions elles-mêmes.
7. Conclusion
La Coupe du monde 2026 illustre, de manière presque paradoxale, l’ampleur du soft power chinois dans le football mondial : bien qu’absente du tournoi sur le plan strictement sportif pour la sixième fois consécutive, la Chine y demeure omniprésente à travers ses entreprises technologiques et de consommation, ses capacités industrielles de production de produits dérivés, et l’écho médiatique considérable accordé par la presse officielle chinoise aux moindres retombées diplomatiques de l’événement, de la qualification du Cap-Vert aux performances des sponsors chinois. Cette présence commerciale et symbolique constitue toutefois la face émergée d’une stratégie bien plus ancienne et structurante, celle de la diplomatie des stades déployée depuis des décennies en Afrique et en Asie dans le cadre de l’initiative Belt and Road, qui a permis à Pékin de construire une influence diplomatique et économique durable bien au-delà du seul terrain de jeu.
Pour les pays bénéficiaires de ces investissements, l’enjeu demeure similaire à celui identifié dans d’autres secteurs d’investissement chinois à l’étranger : transformer ces infrastructures et cette visibilité en leviers de développement structurel autonome, plutôt qu’en simples symboles d’une dépendance diplomatique et financière renouvelée envers Pékin. À mesure que d’autres puissances, à l’image de l’Arabie saoudite, développent des stratégies comparables de diplomatie sportive, le football mondial s’affirme de plus en plus comme un terrain de compétition d’influence à part entière entre grandes puissances, où les enjeux dépassent très largement le seul résultat des matchs disputés sur la pelouse.
À retenir
- 3 sponsors chinois de la FIFA
- Plus de 90 stades financés en Afrique
- Belt and Road : plus de 180 milliards de dollars d’accords
- La Chine reste influente malgré l’absence de son équipe
Sources
- FIFA — communications officielles sur les partenaires commerciaux du cycle 2023-2026
- Banque mondiale — rapports sur les investissements d’infrastructure liés à l’initiative Belt and Road
- Caixin Global, South China Morning Post, China Daily — couverture de la présence des marques chinoises à la Coupe du monde 2026
- Newsweek — « Chinese Brands at the 2026 World Cup: How They’re Going Global »
- The Diplomat — « China’s Stadium Diplomacy in Africa », série d’analyses sur le Talanta Sports Stadium au Kenya
- StadiumDB.com, Yahoo Finance — couverture de la diplomatie des stades chinoise lors de la CAN 2023-2024
- Wikipedia — « Stadium diplomacy », historique et recensement des projets chinois
- ScienceDirect — « Architecture of « Stadium diplomacy »: China-aid sport buildings in Africa »
- Journal of Current Chinese Affairs — analyse des partenariats public-privé chinois en Afrique
- The Asia Business Daily — couverture de la réaction chinoise à la qualification du Cap-Vert pour la Coupe du monde 2026
Article rédigé dans le cadre de la ligne éditoriale géopolitique d’Empire-Aide.com — dernière mise à jour : 9 juillet 2026.
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