Par Bensalhem | Expert en Critique de l’Aide Étrangère et Géopolitique
Introduction
Peu d’agences gouvernementales américaines auront suscité, en l’espace de quelques mois, une controverse aussi vive que l’Agence des États-Unis pour le développement international (USAID). Fondée en 1961 en pleine Guerre froide pour, selon ses propres termes fondateurs, contrer l’influence soviétique par le déploiement du soft power américain, l’agence est devenue au fil des décennies le plus grand bailleur d’aide étrangère au monde, avant d’être quasi intégralement démantelée en 2025 par l’administration Trump, qui l’a qualifiée d’instrument « à des fins malveillantes » servant des « projets favoris » d’un establishment politique déconnecté des intérêts américains. Entre ces deux lectures diamétralement opposées — instrument légitime de développement humanitaire d’un côté, cheval de bataille du soft power et parfois de l’ingérence géopolitique américaine de l’autre — se joue un débat qui dépasse très largement le seul sort administratif d’une agence fédérale.
Cet article retrace l’histoire de l’USAID depuis ses origines dans la Guerre froide, examine l’écart entre son mandat officiel et certains de ses usages documentés, ses déploiements stratégiques les plus controversés en Amérique latine, au Moyen-Orient et en Afrique, les questions d’efficacité que son bilan soulève, les critiques l’assimilant à un outil d’impérialisme économique, et les perspectives d’avenir de l’aide américaine après son démantèlement.
1. USAID : origines dans la Guerre froide
L’USAID naît le 3 novembre 1961, lorsque le président John F. Kennedy signe le Foreign Assistance Act et fusionne plusieurs agences d’aide étrangère préexistantes — l’Agence de sécurité mutuelle, le Point Four Program et l’Administration des opérations étrangères — en une structure unique. Cette création répond directement aux préoccupations stratégiques de l’administration Kennedy face à l’expansion perçue de l’influence soviétique dans le « Tiers-Monde » : l’économiste Walt Rostow, conseiller de Kennedy et théoricien des étapes de la croissance économique, soutenait que l’Union soviétique pouvait aisément séduire les pays pauvres d’Amérique latine, d’Afrique et d’Asie si les États-Unis ne proposaient pas leur propre modèle de modernisation économique accélérée comme alternative crédible au communisme.
Dès sa création, l’USAID déploie sa première grande initiative régionale en Amérique latine avec l’Alliance pour le progrès, lancée en mars 1961 : un programme sur dix ans promettant environ 20 milliards de dollars d’investissement — accompagné d’exigences de libéralisation destinées à transformer des sociétés jugées « traditionnelles » en sociétés « modernes ». Cette vision descendante de la modernisation, portée par la théorie de la modernisation alors dominante dans les cercles académiques américains, s’est toutefois révélée propice à des détournements : elle plaçait un pouvoir considérable entre les mains des dirigeants des pays receveurs, dont les propres visions de la modernisation ne coïncidaient pas nécessairement avec les objectifs de réforme démocratique affichés par Washington, poussant l’administration Kennedy et ses successeurs à privilégier, dans de nombreux cas, une coopération pragmatique avec des régimes autoritaires ou militaires plutôt qu’une pression constante en faveur de la démocratisation.
Le contexte idéologique de cette création mérite d’être rappelé : au tournant des années 1960, le modèle soviétique de planification étatique centralisée avait lui-même produit des résultats de croissance économique impressionnants sur plusieurs décennies, offrant un exemple crédible aux yeux de nombreux pays nouvellement indépendants cherchant à s’industrialiser et à se moderniser rapidement. C’est précisément pour proposer une alternative capitaliste crédible à ce modèle que Kennedy a voulu, à travers l’USAID, démontrer aux pays du « Tiers-Monde » qu’un modèle de développement fondé sur le marché et l’investissement privé pouvait produire une prospérité comparable, sinon supérieure, à celle promise par la planification centralisée — une rivalité de modèles économiques qui a structuré, en filigrane, l’essentiel de l’action de l’agence pendant les trois décennies suivantes.
2. Mandat officiel et réalité du terrain
Le mandat officiel de l’USAID, tel que défini par le Foreign Assistance Act de 1961 — toujours en vigueur comme fondement légal de l’aide américaine —, positionne l’agence comme un instrument de développement économique, de réduction de la pauvreté et de réponse humanitaire, opérant en tant qu’agence semi-indépendante rattachée au département d’État. Sur le plan strictement humanitaire, le bilan chiffré de l’agence reste considérable : selon une étude reprise par Wikipédia et plusieurs analyses académiques, les programmes financés par l’USAID auraient permis de sauver entre 91 et 92 millions de vies entre 2001 et 2021, dont environ 30 millions d’enfants de moins de cinq ans, à travers des interventions en santé publique, en nutrition et en réponse aux crises humanitaires.
Cette réalité coexiste toutefois, dès les premières décennies de l’agence, avec des usages plus directement liés aux objectifs stratégiques et sécuritaires de la politique étrangère américaine. L’écrivain William Blum a documenté qu’au cours des années 1960 et au début des années 1970, l’USAID entretenait une relation de travail étroite avec la CIA, certains officiers de l’agence de renseignement opérant à l’étranger sous couverture USAID. L’Office of Public Safety de l’USAID, division aujourd’hui dissoute, a notamment servi de façade pour former des forces de police étrangères à des méthodes de contre-insurrection, incluant des techniques d’interrogatoire controversées, dans plusieurs pays d’Amérique latine et d’Asie du Sud-Est pendant la Guerre froide. Au Vietnam, l’USAID a par ailleurs piloté d’importants projets d’infrastructure — barrages, irrigation, modernisation agricole — dans un contexte de guerre active, avec des résultats mitigés : si certains agriculteurs ont bénéficié de nouvelles technologies agricoles, ces programmes ont également créé des disparités économiques nouvelles entre bénéficiaires et non-bénéficiaires de l’aide.
3. Déploiements stratégiques controversés : Amérique latine, Moyen-Orient, Afrique
En Amérique latine, plusieurs épisodes documentés illustrent l’usage de l’USAID à des fins allant au-delà du seul développement économique. Entre 2010 et 2012, l’agence a financé et opéré ZunZuneo, un réseau social similaire à Twitter destiné à Cuba, dans le but explicite de favoriser des mouvements de contestation contre le gouvernement cubain — une opération révélée par voie journalistique et largement documentée depuis. En Bolivie, des fonds de l’USAID ont été utilisés, selon des révélations publiées dans The Progressive dès 2008, pour tenter d’affaiblir le gouvernement d’Evo Morales et de neutraliser des mouvements sociaux locaux jugés hostiles aux intérêts américains — une pratique que ses détracteurs qualifient de forme d’ingérence dans les affaires intérieures de pays souverains sous couvert d’aide au développement. Plus récemment, en Colombie, plusieurs critiques ont accusé l’USAID d’avoir financé des organisations non gouvernementales locales dont l’objectif réel consistait à promouvoir des positions favorables à Washington plutôt qu’un développement strictement apolitique ; le président colombien Gustavo Petro a d’ailleurs qualifié l’aide américaine de « poison » lors de l’annonce des coupes de 2025, manifestant peu de regret face à sa suspension.
Au Moyen-Orient, l’USAID a longtemps constitué un pilier de la diplomatie économique américaine, en particulier dans le cadre du soutien à l’Égypte et à la Jordanie consécutif aux accords de paix respectifs de ces pays avec Israël, l’aide économique fonctionnant explicitement comme une contrepartie et une garantie de stabilité pour des alliances diplomatiques jugées stratégiques par Washington. Cette logique de l’aide comme contrepartie diplomatique plutôt que comme réponse à des critères strictement humanitaires ou économiques a également été observée dans d’autres dossiers régionaux, où l’ampleur de l’assistance américaine tendait historiquement à suivre de près l’alignement géopolitique des gouvernements receveurs sur les priorités de Washington, davantage que leurs seuls besoins de développement objectivement mesurés. Une étude ayant analysé les rapports du département d’État sur les droits humains a par ailleurs constaté que l’attention portée aux violations documentées — détentions arbitraires, torture, atteintes aux libertés civiles — variait significativement selon le statut d’allié stratégique du pays concerné pendant la Guerre froide, les pays d’Amérique latine faisant l’objet d’un examen plus systématique que certains pays du Moyen-Orient considérés comme des alliés incontournables malgré des pratiques comparables.
En Afrique, la fermeture de l’USAID en 2025 a eu des répercussions immédiates et documentées sur des programmes de santé publique majeurs, notamment la fermeture de cliniques de traitement du VIH en Afrique du Sud et l’interruption de multiples programmes de lutte contre la malnutrition et les maladies évitables à travers le continent — une conséquence qui, bien que distincte des controverses géopolitiques évoquées plus haut, illustre la centralité opérationnelle qu’avait fini par acquérir l’agence dans l’infrastructure sanitaire de nombreux pays africains après des décennies de présence continue.
4. Questions d’efficacité : un bilan contrasté
Au-delà des controverses géopolitiques, l’efficacité même de l’USAID en tant qu’instrument de développement économique fait l’objet d’évaluations nuancées de la part de chercheurs qui ne partagent pas nécessairement les critiques les plus radicales de l’agence. Selon une analyse publiée dans The Conversation, l’histoire de l’USAID témoigne de « décennies de bon travail au service des intérêts globaux américains », tout en reconnaissant explicitement que tous ses projets n’ont pas rencontré le succès escompté — une évaluation équilibrée qui tranche à la fois avec le satisfecit inconditionnel de ses défenseurs les plus enthousiastes et avec le rejet total de ses détracteurs les plus radicaux.
Un article publié dans le magazine Compact résume avec justesse la difficulté d’évaluer sereinement l’USAID dans le climat politique actuel : partisans du président Trump et une partie de la gauche américaine se retrouvent paradoxalement alliés dans leur satisfecit face à la fermeture de l’agence, les premiers y voyant une économie budgétaire bienvenue, les seconds une victoire contre un outil d’impérialisme américain — une convergence qui, selon l’auteur, occulte la complexité réelle du bilan de l’agence, ancrée dans une rivalité de la Guerre froide dont la légitimité et les méthodes ont considérablement évolué au fil des soixante années d’existence de l’institution.
5. Les critiques d’impérialisme : une lecture radicale mais documentée
Les critiques les plus systématiques de l’USAID, notamment issues de courants de pensée anti-impérialistes, décrivent l’agence comme un instrument des intérêts capitalistes et impérialistes américains, dont la fonction réelle consisterait à orienter les ressources du Sud global vers les intérêts économiques américains sous couvert de rhétorique humanitaire. Cette lecture radicale s’appuie sur les épisodes documentés évoqués plus haut — Bolivie, Cuba, la relation historique avec la CIA — pour soutenir que l’USAID aurait fonctionné, structurellement, comme le « visage humanitaire de l’exploitation coloniale », créant de nouveaux marchés pour le capital international aux dépens des populations locales, ou installant, selon une stratégie de plus long terme, des régimes conciliants avec les objectifs de la politique étrangère américaine.
Cette lecture, si elle capture une réalité documentée pour certains épisodes précis de l’histoire de l’agence, ne rend toutefois pas nécessairement compte de l’ensemble de son action sur soixante ans d’existence, qui inclut également des programmes de santé publique et de réponse humanitaire largement dépourvus de dimension géopolitique explicite, comme la lutte contre le VIH, le paludisme ou la malnutrition infantile évoquée plus haut. La difficulté d’évaluation tient précisément à cette hétérogénéité : une agence unique ayant mené, sur six décennies et dans plus de cent pays, des interventions aussi diverses qu’un programme d’infiltration politique à Cuba et une campagne de vaccination infantile en Afrique de l’Est ne se prête pas aisément à un jugement global univoque, qu’il soit entièrement favorable ou entièrement critique.
6. L’avenir de l’aide américaine après le démantèlement de l’USAID
Depuis le 1er juillet 2025, les activités résiduelles de l’USAID sont administrées directement par le département d’État, sous l’autorité du secrétaire d’État Marco Rubio, qui a explicitement affirmé que les programmes d’aide américains devaient désormais servir en priorité les intérêts américains directement identifiés par l’exécutif, plutôt que des objectifs de développement plus larges et parfois multilatéraux. Le Congrès américain a néanmoins réaffirmé, début février 2026, son autorité constitutionnelle sur l’usage des fonds destinés à l’aide internationale en votant une enveloppe de 50 milliards de dollars pour la diplomatie et l’aide étrangère — un montant qui, sans revenir sur le démantèlement structurel de l’agence elle-même, illustre les tensions persistantes entre l’exécutif et le pouvoir législatif sur l’avenir de l’aide américaine, documentées plus en détail dans nos analyses consacrées à l’influence de la politique américaine sur le développement international.
Sur le plan géopolitique, plusieurs analystes, y compris au sein de l’establishment de politique étrangère américain, mettent en garde contre le risque que ce retrait ne profite directement à des puissances concurrentes, la Chine en tête, désormais en position de combler le vide laissé par le recul de l’influence américaine dans de nombreux pays du Sud global — un argument qui, ironiquement, rejoint la logique stratégique de containment ayant présidé à la création même de l’USAID en 1961, à ceci près que le rival stratégique désigné n’est plus l’Union soviétique mais la République populaire de Chine.
Conclusion
Le débat sur l’USAID, de sa création en pleine Guerre froide à son démantèlement quasi complet en 2025, cristallise une tension fondamentale et non résolue de la politique étrangère américaine : celle entre l’aide au développement comme fin humanitaire en soi, et l’aide au développement comme instrument de projection de puissance et de containment stratégique. Les deux dimensions ont coexisté tout au long de l’histoire de l’agence, dans des proportions variables selon les époques, les régions et les administrations, rendant largement stérile toute tentative de résumer soixante ans d’action de l’USAID à une seule de ces deux lectures. Ce que révèle en creux la controverse actuelle sur son démantèlement, c’est peut-être moins la nature intrinsèquement bienveillante ou intéressée de l’aide américaine, que la difficulté persistante, pour toute grande puissance, à dissocier complètement ses instruments de développement international de ses intérêts stratégiques propres — une tension qui ne disparaîtra vraisemblablement pas avec la seule disparition institutionnelle de l’USAID elle-même.
Pour les pays receveurs, cette ambiguïté structurelle n’a d’ailleurs jamais été un simple sujet de débat académique abstrait : elle a concrètement déterminé, au fil des décennies, quels gouvernements recevaient un soutien généreux et lequel étaient au contraire soumis à une pression économique et diplomatique, en fonction de critères géopolitiques autant que de besoins de développement objectivement mesurés. La question qui se pose désormais, à l’heure où Washington a considérablement réduit son empreinte dans ce domaine, est de savoir si les puissances appelées à combler ce vide — la Chine en tête, mais aussi les monarchies du Golfe et l’Union européenne — reproduiront des logiques d’instrumentalisation stratégique comparables, ou si elles proposeront des modèles de coopération substantiellement différents de celui incarné par l’USAID depuis 1961.
Sources
- Wikipedia — « United States Agency for International Development », historique et bilan de l’agence
- The Conversation — « USAID’s history shows decades of good work on behalf of America’s global interests, although not all its projects succeeded »
- Origins (Ohio State University) — « The Birth and Death of USAID »
- Compact Magazine — « What Right and Left Get Wrong About USAID »
- Liberation News — « USAID: The humanitarian face of colonial exploitation » (perspective critique anti-impérialiste)
- AidData — « U.S. Development Assistance: Evolving Priorities, Practices, and Lessons from the Cold War to the Present Day »
- Wikipedia — « United States involvement in regime change in Latin America »
- William Blum — documentation historique sur les liens USAID-CIA
- Reuters, Radio Free Asia — couverture du démantèlement de l’USAID et réactions en Amérique latine (2025)
Article rédigé dans le cadre de la ligne éditoriale géopolitique d’Empire-Aide.com — dernière mise à jour : 9 juillet 2026.

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